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Publié : 26 janvier 2013

PREMIÈRE PARTIE : MYTHES, SCIENCES ET PÉDAGOGIE

PREMIÈRE PARTIE : MYTHES, SCIENCES ET PÉDAGOGIE

- MYTHES ET RÉFÉRENCES

1. Légitimité des mythes : un retour profitable vers l’antique

a) Un retour aux origines

Les mythes originels ont souvent pour vocation de réunir les contraires en les distinguant. Le fameux symbole du Ying et du Yang asiatique contient à lui seul toutes les oppositions de formes et de contrastes, en les englobant dans l’unité parfaite du cercle. Les mythes représentent l’univers dans son ensemble, contradictions comprises. La lumière et l’obscurité sont complémentaires et indissociables comme les jumeaux Apollon (le Soleil) et Artémis (la Lune). Le froid et le chaud sont tour à tour provoqués par le char du Soleil conduit par l’imprudent Phaéton qui provoque ainsi déserts et régions polaires. Par ailleurs, les enfants amateurs de mythologie s’amusent toujours de constater que le plus laid de tous les dieux, Héphaïstos, borgne, bossu et boiteux, est l’époux de la plus belle, Aphrodite. Pourquoi donc ?
Les mythes originels signifient (sont les « systèmes de signes », au sens propre) les oppositions qui sont l’essence même de l’univers, et leur possible dépassement grâce à la raison, secondée par la science. Jean-Pierre Vernant l’énonce ainsi, dans Mythe et Pensée chez les Grecs : « La pensée rationnelle tend à éliminer ces notions polaires et ambivalentes qui jouent dans le mythe un rôle important ; elle renonce à utiliser les associations par contraste, à coupler et unir les opposés, à progresser par renversements successifs. »


Chute Phaéton gravure allemande

C’est ce processus de rationalisation du mythe qui permet de faire le lien avec les sciences, comme dans le domaine de la médecine, d’Asclépios à Hippocrate. Et c’est cette notion même de processus qui est intéressante : pas de basculement brutal d’un domaine à l’autre, mais une lente adaptation du mythe à la connaissance, dans une perspective historique. « En fait, pour les civilisations primitives, la science était la connaissance même des dieux. Et ses seules transcriptions à l’échelle humaine étaient les mythes et légendes. » (Le Livre de la Lune, Tom Folley, Solar, 1999)
Les diverses représentations mentales des mythes originels jusqu’à leurs applications contemporaines fournissent une palette artistique qui varie selon les cultures, sans cesse renouvelable. Car l’ancienneté du mythe et sa simplicité, loin d’en faire un symbole figé et inaccessible, lui permettent de s’épanouir au gré des préoccupations de l’époque et des peuples.

b) Le privilège de l’ancienneté

Les mythes sont le résultat d’une tradition orale immortalisée par l’écriture, perpétuée par la musique, qui accompagnait déjà les aèdes, par les peintures sur les vases… Les épithètes homériques utilisées systématiquement dans l’Iliade et l’Odyssée ont considérées comme les traces de moyens mnémotechniques qu’utilisaient les aèdes lorsqu’ils chantaient les aventures d’Ulysse dans les cours royales. La liberté qu’a longtemps offerte l’oralité est à l’origine des nombreuses versions existantes d’une même légende. La vie passée des héros, même immortalisée, n’a jamais été définitive.


Ulysse Pheaciens - vas­e grec

On mythifie parfois de grands héros de la littérature : on parle du « mythe de Don Juan » ou du « mythe de Don Quichotte ». Or, il s’agit forcément des personnages de Molière et de Cervantès, nés de l’imagination d’un seul auteur. Même si Molière a eu d’autres sources, elles ont été oubliées à son profit. Il faudrait plutôt faire référence aux multiples conquêtes du dieu grec de la beauté, Apollon, et aux exploits démesurés du héros Persée par exemple, pour mettre en perspective ces personnages et comprendre en quoi ils se distinguent. Ces références grecques sont en quelque sorte des prototypes que les auteurs ont pu et peuvent encore modifier, enrichir à leur gré, y compris sous forme parodique. « Avec le mythe, la fixité du cadre laisse la plus grande part à l’interprétation » (Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ? page 193)
Les dieux, déesses, héros de la mythologie grecque incarnaient des valeurs positives ou négatives, bien loin de la perfection attendue dans la religion chrétienne. Ces valeurs demeurent, mais leurs représentations peuvent changer. Le mythe possède un caractère « généraliste » qui va bien au-delà de l’individu, mais reflète l’humanité, ses forces et ses faiblesses.
Son intemporalité, son caractère symbolique lui confèrent un langage universel, à l’instar des contes. « Ainsi les mythes ont-ils pu être chargés, selon les époques, d’une actualité chaque fois différente  : ils sont restés, hors d’atteinte, et prêts pour les auteurs suivants. » (Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ?, page 194) Antigone représente l’idée de résistance. Chez Sophocle, elle refusait l’oppression politique incarnée par le roi Créon, son oncle ; chez Jean Anouilh en 1944, elle enthousiasmait le public en lui faisant affronter l’occupant allemand par procuration.

c) Le berceau des genres littéraires

Il ne s’agit pas seulement ici de rappeler que La Fontaine s’est nourri des fables d’Esope, un esclave grec lettré du VIe siècle avant J.C., ni que le roman a été inauguré avec, notamment, les aventures des amants Daphnis et Chloé de Longus, vers le Ier siècle après J.C. (même si, à cette époque, on appelait cela simplement « récit » ou « fiction »)
Non, il s’agit d’un mouvement créatif de fond beaucoup plus large qui s’est concrétisé dès la Grèce archaïque par la poésie épique de l’Iliade et de l’Odyssée, jusqu’à l’avènement de la tragédie au « siècle de Périclès », classique, rationnel et humaniste. Claude Mossé rappelle qu’ « on a souvent caractérisé cette naissance comme un passage du muthos au logos, de la pensée mythique à la pensée logique, et que l’on n’a pas hésité à ce propos à parler d’un « miracle grec » » (Claude Mossé, La Grèce archaïque d’Homère à Eschyle, page 164). Mais elle souligne qu’il n’y a pas eu « rupture brutale » entre les deux.

Commençons donc par la poésie épique : l’épopée (poïen, faire ; epos, parole) est étymologiquement liée au mythe, dont la transmission fut d’abord orale. C’est un long poème qui retrace les exploits d’un héros mythologique, ou, plus tard, d’un personnage historique dont les hauts faits sont devenus légendaires. La parole épique, véhiculée par les aèdes, bâtit la légende et se nourrit d’elle.

La poésie lyrique (accompagnée d’une lyre, au sens propre), quant à elle, est consacrée aux dieux lors de cérémonies religieuses, mais se nourrit aussi des mythes. (Théogonie d’Hésiode) Plusieurs siècles plus tard, contrairement aux poèmes épiques et lyriques, les premiers romans racontaient les aventures d’êtres humains mortels, « laïcisés », qui rencontraient diverses péripéties mettant en péril leur amour. Seule l’Histoire Vraie de Lucien de Samosate fantaisiste et humoristique, évoque aussi des personnages mythologiques, mais plutôt avec une intention parodique.

Le processus de « laïcisation » peut paraître naturel sur presque dix siècles, mais il s’est avéré encore plus remarquable par sa rapidité dans le genre théâtral.
« Avoir inventé la tragédie est un beau titre de gloire ; et ce titre de gloire appartient aux Grecs ». (Jacqueline de Romilly, La tragédie grecque, page 5). Les spécialistes s’accordent à dire qu’elle était d’abord une cérémonie religieuse rendue à Dionysos. Pendant la période archaïque, les orgies dionysiaques vont se trouver de plus en plus canalisées par une société en évolution : elles auront « droit de cité » sous forme de « chaos tournoyant » (l’expression est de André Degaine, qui schématise très clairement le processus dans son Histoire du théâtre dessinée) autour de l’autel où aura été sacrifié le bouc au dieu Dionysos. De cette forme circulaire naîtra le lieu théâtral, qui ne sera d’abord occupé que par le chœur, puis par un acteur, le protagoniste, face à lui.


Théâtre gre­c - Syracuse


C’est Eschyle qui, au Ve siècle avant J.C., a fixé les règles de la tragédie, en réduisant le ombre de choreutes et en ajoutant un antagoniste (deuxième acteur). Chez lui, les dieux sont omniprésents : c’est toujours par leur volonté que sont punis Agamemnon puis Clytemnestre, ou bien l’hubris de Xerxès.


Medee-Pompei

De trente ans son cadet, Sophocle introduit un troisième acteur sur scène et réduit le rôle du chœur. S’il reprend les thèmes mythologiques, s’il ne néglige pas les dieux, il insiste davantage sur la faiblesse des hommes qui se laissent dépasser par leur destin que sur la toute puissance divine. C’est l’homme qui interprète mal l’oracle et subit donc les conséquences qu’il mérite. Le théâtre « s’humanise » avec Sophocle, prend en compte l’individu, même héroïque, face au fatum.
Le mouvement s’accentue encore dans le théâtre d’Euripide, où les hommes sont soumis aux passions, dépassés par leurs émotions. La dimension psychologique des personnages met en valeur leur inconstance, leur pathétique fragilité, leur « anti-héroïsme ». Les dieux, en retrait, sont malmenés eux aussi.
Ainsi, en l’espace d’un siècle et de trois auteurs tragiques, le théâtre devient de plus en plus proche de la réalité, et perdra rapidement tout côté sacré et divin… Il n’y a qu’à voir ce qu’il est devenu chez les Romains quelques siècles plus tard.


Medee Mucha

Mais ce n’est ni dans la fiction (poétique ou non), ni au théâtre que le processus de « laïcisation », voire de rationalisation, s’est avéré le plus probant… C’est en Histoire. Cela peut paraître paradoxal, mais Hérodote, considéré comme l‘inventeur de l’Histoire avec ses « enquêtes », manquait de rigueur dans le choix de ses sources, mêlait volontiers l’anecdote au merveilleux. Mais on sait qu’il cherchait à expliquer certaines légendes merveilleuses de façon rationnelle. C’est finalement Thucydide qui, à travers son analyse très pointue de la Guerre du Péloponnèse, met en œuvre un travail approfondi de recherches, avec une grande exigence dans la vérification de sources et un devoir d’impartialité. De l’historien encore attaché au mythe, nous sommes passés à l’historien scientifique. Un genre est né, dont la forme actuelle a été fixée au Ve siècle avant J.C., le siècle où l’ensemble de la société s’est stabilisée, la vie politique organisée après la victoire remportée sur l’envahisseur perse.


Fragment papyrus Hérodote

2. Polysémie du mythe : une grande souplesse d’adaptation

« Le mythe n’a pas plus de fin que d’origine. Il s’agit d’un récit toujours inachevé par essence, il reste perpétuellement ouvert à de nouvelles interprétations, de nouvelles formulations,et disponible pour de nouveaux avatars. » (Les Cahiers de Science et Vie, n° 92, Avril 2006, page 13)

a) Mythes et Histoire des Arts (6 thématiques)

A priori, l’enseignement de l’Histoire des Arts repose sur trois éléments.
Tout d’abord, les grandes périodes historiques déclinées chronologiquement de la 6è à la 3è, suivant en cela les programmes d’histoire, de français et d’arts plastiques. Or, d’une époque l’autre, les mythes ont été fondés, transmis, exploités, interprétés. L’étude des mythes ne peut se cantonner à l’Antiquité (6è) : La Renaissance s’en est nourrie dans ses œuvres, la monarchie absolue au XVIIe y a trouvé une forme de légitimité, puis le XIXe siècle a vu les premières fouilles archéologiques renouveler l’intérêt pour l’Antiquité. Enfin, au XXe siècle ont été revisités de nombreux mythes, en littérature notamment, mais pas uniquement.
Prenons le mythe de Narcisse : ses représentations vont des fresques de Pompéi à la peinture de Salvador Dali, en passant notamment par Ludovico Cardi au XVIe siècle et Gustave Moreau au XIXe… La "métamorphose" selon Ovide inspirera les poètes, de La Fontaine à Paul Valéry par exemple, mais aussi les psychologues ! Il en est de même pour le mythe d’Icare, entre autres.


Chute d’Icare - Matisse

Le mythe permet une mise en perspective qui dépasse les clivages d’une chronologie trop rigide : « Une génération assiste au sac de Rome, une autre au siège de Paris ou à celui de Stalingrad, une autre au pillage du palais d’Eté ; la prise de Troie unifie en une seule image cette série d’instantanés tragiques, foyer central d’un incendie qui fait rage sur l’histoire. » (Marguerite Yourcenar, En Pèlerin et en Etranger).


Chute d’Icare - Chagall

Ensuite, six grands domaines artistiques sont proposés, soulignant la transversalité de l’Histoire des Arts. Les mythes peuvent tout à fait s’inscrire dans les six. Les « arts de l’espace » renvoient aussi bien au labyrinthe de Dédale qu’au Palais de Cnossos en Crète, aux jardins à la française qu’à l’univers de l’artiste néerlandais Escher. L’architecture classique du Parthénon a inspiré de nombreux bâtiments civils au XIXe siècle. Quant aux « arts du son », on trouve suffisamment d’interprétations musicales des mythes, surtout en opéra, mais aussi dans la chanson, pour que le problème ne se pose pas.


Fabula di Orpheo Pol­iziano

Il n’y a guère que les « arts du quotidien » qui paraissent étrangers aux mythes, si l’on oublie les vases grecs décorés de scènes mythologiques, notamment.


Boite à parfums

Quant aux autres grands domaines, nul n’est besoin de rappeler les multiples références déjà citées.
Enfin, quel que soit le niveau, quelle que soit la thématique, il est possible de trouver des mythes à exploiter. « Situées au croisement des regards disciplinaires, ces thématiques permettent d’aborder les œuvres sous des perspectives variées et de les situer dans leur contexte intellectuel, historique, social, esthétique,… Elles font émerger des interrogations et des problématiques porteuses de sens. » Les mythes correspond si bien à ces objectifs qu’ils figurent de manière explicite dans les « pistes d’études » (Bo n° 32 du 28 août 2008 ; Pistes pour la mise en œuvre, Eduscol, décembre 2009). Outre « Arts, mythes et religions », « Arts, créations, cultures » se réfèrent aux « légendes, mythes dionysiaques, héroïques, épiques… ». « Arts, espace et temps » couvrent les figures de Cronos, d’Hermès, d’Ulysse… « Arts, techniques et expressions » ne négligent pas Icare, ni Dédale, auxquels on pourrait joindre Héphaïstos…


Mosaïque Ulysse - Musée du Bardo

Quant à « Arts, États et pouvoir », les récits de fondation, la mise en scène du pouvoir de droit divin ou absolu, voire dictatorial, ont eu leurs modèles dans l’Antiquité. Dans cette thématique, outre l’utilisation de l’art à des fins de propagande, on ne négligera pas l’art contestataire, pour ne pas donner aux élèves peu habitués des musées une vision partiale et négative de l’art. Enfin, pour « Arts, ruptures et continuités », les reprises, parodiques ou non, peuvent trouver leur ascendance dans les modèles antiques.

b) Mythes, programmes et socle commun

Certes, les professeurs ne pourront faire l’économie d’un travail supplémentaire de formation, de préparation, de correction en Histoire des Arts. Seules certaines disciplines voient cette nouveauté « intégrée » à leurs programmes, qui n’en demeurent pas moins très chargés (Histoire géographie pour un quart ; Éducation musicale et Arts plastiques à hauteur de la moitié). D’où l’intérêt d’être aussi prêt que possible des programmes dans les autres disciplines, pour ne pas s’égarer : il s’agira toujours d’insérer les travaux d’Histoire des Arts dans le cadre des séquences prévues, mais pas de toutes non plus. Fatalement, il sera toujours plus pratique de se conformer aux programmes d’Histoire pour choisir la thématique. « Mais il ne s’agit pas de s’enfermer dans une seule logique chronologique : l’objectif n’est pas d’illustrer une période par une œuvre mais de procéder par aller et retour pour dégager des filiations ou des ruptures ». On peut en tirer deux conclusions. D’une part, certaines disciplines devront s’accorder une marge de manœuvre au niveau de la chronologie, en particulier dans les disciplines artistiques. D’autre part, il sera toujours profitable de travailler en équipe, de répartir les tâches, de fournir aux élèves un travail personnel de recherches, ce qui permettra de ne pas trop ralentir la progression et autorisera certains écarts éventuels avec les programmes pour participer à un véritable projet collectif. « La moitié ou le quart des programmes ne signifie pas la moitié ou le quart du temps d’enseignement ».
Dans le cadre du socle commun, l’Histoire des Arts contribue à « l’acquisition d’une culture humaniste » (pilier 5), mais elle favorise aussi l’acquisition de compétences transversales dans différents piliers : « maîtrise de la langue française » (lecture de textes en rapport avec des œuvres, travaux d’écriture variés, exposés oraux…), « compétences sociales et civiques », « autonomie et initiative ».


Faisceaux des Licteu­rs

La pédagogie de projet repose sur un investissement personnel de l’élève qui se verra confier des recherches et des exposés, adaptés à son niveau et avec des objectifs aussi précis que possible, autant d’occasions de valider le pilier 4 du socle commun (B2I). Ces travaux individuels auront tout intérêt à être intégrés dans un projet collectif ce qui permettra dans une certaine mesure de valider quelques aspects des piliers 6 et 7. Quant au pilier 3 (« principaux éléments de mathématiques, culture scientifique et technologique »), outre l’approche naturelle des notions dans le cadre des programmes, il sera possible de se référer aux propositions concrètes de travaux dans la 2è partie.

c) Mythes et patrimoine

Les mythes répondent à la définition de la notion de patrimoine : c’est un ensemble de biens publics et communs, matériels et immatériels, héritage légué par nos ascendants et que nous nous devons de transmettre aux générations futures, sous peine de les rendre aveugles et sourdes à tout un pan de notre culture.
Or, « les pratiques culturelles enfantines sont hiérarchisées selon le milieu social : 5% des enfants issus de familles dont les parents sont non diplômés fréquentent les musées contre 61% pour les enfants de parents diplômés du supérieur ». (Bénédicte Duvin-Parmentier, Pour enseigner l’Histoire des Arts, page 84). C’est donc à l’école de jouer son rôle républicain de rétablir l’équilibre quant à l’accès à la culture. A une époque où les musées n’attirent pas la jeunesse, où ils cristallisent le fossé culturel et social, les mythes constituent une entrée attractive et accessible, sans être démagogique : l’approche de l’œuvre ne se fait pas uniquement sous l’angle esthétique (ce qui est d’emblée très subjectif) ni même culturelle dans un premier temps. Non : il s’agit avant tout d’une approche narrative ; on raconte une histoire à partir de l’œuvre, puis seulement on observe comment elle a été exploitée, mise en valeur, sous quel angle, avec quelle intention… Ce passage par le récit permet de familiariser l’élève, même très jeune, avec l’œuvre et de faire tomber ses éventuels préjugés par rapport à la culture artistique en général.
Outre ce rôle d’ « invitation au musée », connaître les mythes permet d’avoir des images et des codes de représentation qui seront autant de références culturelles applicables à divers éléments de notre patrimoine. « La pensée médiévale réorganise les grands codes symboliques de l’Antiquité en une nouvelle conception théologique et religieuse du monde » (Matilde Battistini, Symboles et allégories,page 16), jusqu’à donner une vision assez manichéiste de l’univers, qui sert l’Église. Exit « tous les dons » de Pandore, qui, malgré sa fatale curiosité, véhicule l’idée d’espérance au travers de la ré-génération, de son pouvoir de pro-création qu’elle offre à l’humanité. L’Église ne retiendra d’Eve que la tentatrice, la cause du péché originel. Les héros mythiques tueurs de monstres comme Bellérophon ou Persée sont remplacés par des chrétiens luttant contre le mal  : la légende de Saint Romain qui tue la gargouille à Rouen correspond symboliquement à l’assainissement du quartier marécageux de la ville, au VIe siècle, avec une dimension morale plus appuyée : le condamné à mort qui prêtera main forte à l’évêque sera gracié.


Bellérophon abat la chimère


St.Romain - gargouille

Des légendes similaires existent dans d’autres régions, gravées dans la pierre bien souvent : Sainte Marthe contre la Tarasque à Tarascon, Saint Michel et Saint Georges contre le dragon, Saint Clément contre le Graouli à Metz, Sainte Radegonde contre la Grand’Goule à Poitiers, Saint Germain contre l’Hydre à Amiens…
En Italie au XVe siècle, des artistes comme Botticelli peignent à la fois des madones pour les autels des églises et des œuvres profanes pour les palais privés : Minerve et le Centaure, Naissance de Vénus,…) Pendant la Renaissance française, la culture classique est mise à l’honneur grâce à la traduction de manuscrits latins et grecs dont l’invention de l’imprimerie facilitera la diffusion : on redécouvre Ovide dans le texte original, loin de la version « moralisante » du Moyen-âge ; on s’attache à l’esprit et pas seulement à la lettre des textes anciens, en rapport avec des principes pédagogiques humanistes. Selon les écrivains de La Pléiade, la langue française elle-même se doit de devenir poétique par le recours à la mythologie ou aux comparaisons historiques. Les images symboliques de l’Antiquité gréco-romaine nourrissent les esprits et viennent parer les intérieurs avec une valeur décorative, qu’elle soit purement illustrative ou édifiante : tapisseries, vaisselle ou bronzes pour les plus fortunés, en particulier autour des nymphes, des thèmes de la chasse ou de la prise de Troie… Les fontaines extérieures s’habillent des tritons de Neptune, ou encore des paysans changés en grenouilles par Léto dans les jardins du Château de Versailles par exemple…
Dans les lieux publics, les bâtiments civils ou même militaires, l’illustration par les mythes prend une valeur argumentative : il s’agit souvent de propagande destinée à légitimer le pouvoir en place  : de l’Ara Pacis d’Auguste, dédié aux fondateurs de Rome, à l’Arc de Triomphe à l’antique, dont la flamme éternelle rappelle le feu sacré entretenu par les Vestales, du portail du Palais Stanga à Crémone aux salons de Versailles dédiés à Hercule ou à Mars pour valoriser le courage, la force et la puissance militaire.


Ara Pacis d’Auguste - 1er siècle

Une parenthèse s’effectue au cours du siècle des Lumières qui vise à un didactisme plus immédiat et plus systématique des connaissances au travers des pages de l’Encyclopédie, qui rendent le savoir plus accessible, plus explicite, avec une volonté d’exhaustivité quasi mécanique.


Tête maléfique - Burne-Jones

Enfin, et peut-être en réaction au siècle précédent, (« Plus les sciences deviendront matérialistes, plus je peindrai d’anges », déclarera le peintre préraphaélite Burne-Jones), les XIXe et XXe siècles, romantiques et symbolistes, se penchent sur les fouilles archéologiques, sur les voyages des écrivains, ainsi que sur l’imaginaire de l’inconscient : ils puisent leurs références dans les figures chargées de sens de l’Antiquité  : Gustave Moreau***, Odilon Redon, proposent un nouvel éclairage de la peinture des mythes ; Garnier magnifie les plafonds de l’Opéra de Paris de mosaïques dédiées à Orphée ou à Apollon ; Cocteau, Camus, Anouilh et d’autres auteurs de théâtre en particulier, mais pas seulement, donnent des versions des mythes adaptées à leur époque ; Picasso ou Klimt notamment puisent leur inspiration dans certains thèmes universels véhiculés par les mythes.


Persée et Andromède - Gustave Moreau

3. Valeur pédagogique du mythe

a) Un médiateur de la connaissance

Le mythe, transmis d’abord oralement pour informer et divertir de palais en palais, est un récit d’origine populaire qui, loin d’être élitiste, peut être adapté à tout public. C’est finalement le plus vieux media du monde, qui repose à la fois sur le logos (la parole démonstrative) et le muthos (l’imagination). Il constitue l’essence même de la construction de notre identité collective, et a vocation à être partagé, transmis. « Le récit mythique ne relève pas de l’invention individuelle ni de la fantaisie créatrice, mais de la transmission et de la mémoire. » (Jean-Pierre Vernant, l’Univers, les Dieux, les Hommes)
Les enfants aiment résoudre des énigmes, découvrir des symboles cachés, mais trouvent peu d’intérêt à la démonstration mathématique explicite, au cours de grammaire asséné hors de tout contexte. La démarche déductive permet de les rendre actifs et de les faire réfléchir, mais ne motive que ceux qui ont envie et surtout sont capables de la suivre. La force du mythe est de fournir un support souple et attractif. Calculer des proportions à partir des guerriers cachés à l’intérieur du Cheval de Troie propose une démarche de contournement qui, au final, n’aura pas fait perdre de temps à l’enseignant et aura doublement enrichi l’élève. Le mythe possède une valeur démagogique au sens antique, noble et étymologique du terme : c’est lui qui guide le peuple, l’ensemble du peuple (demos+agein), loin de tout élitisme culturel, comme beaucoup le croient pourtant.

b) Implicite et mise à distance

Le spécialiste de psychopédagogie Serge Boismare, dans l’Enfant et la Peur d’apprendre, démontre comment le support mythologique peut être un outil d’apprentissage de la lecture et de l’écriture auprès d’enfants en total échec scolaire. Certains de ces enfants ont été victimes de violences physiques et morales entrainant des blocages inconscients, des « stratégies de l’évitement ». Leur histoire personnelle, même lointaine, occulte tout processus conscient d’apprentissage et nuit à la nécessaire mise à distance que demande la réflexion. « C’est ainsi qu’ils privilégient le savoir immédiat, celui qui se donne dans le voir et l’agir, celui qui écrase le temps, celui qui ne coupe pas si possible d’avec les racines pulsionnelles et qui, pour retenir l’intérêt, doit être imprégné par la violence et le sexuel. » Plus les démarches d’études seront fades ou platement explicites, trop « scolaires » dans une certaine mesure, moins ces enfants-là y trouveront d’accroche. « Plus un thème d’apprentissage est aseptisé, plus il appelle les infiltrations parasites. » (Ibidem)
Les mythes, comme les contes, offrent une salutaire mise à distance dans le temps et dans l’espace ; c’est un média « neutre » qui empêche une éventuelle identification réductrice focalisant toute la charge émotionnelle de l’enfant. Le symbolique, la métaphore qu’offre le mythe permet d’amortir les inquiétudes obsessionnelles et personnelles de l’enfant et de faciliter le passage à l’abstraction et à la règle.
Paradoxalement, le mythe propose à l’enfant la thématique qui le préoccupe le plus souvent : quête d’identité, parricide et inceste avec la malédiction des Labdacides qui pèse sur Œdipe, les problèmes de fratrie, de conflits, de justice avec celle des Atrides, la confusion, la crainte du vide et de la mort avec le Chaos dans la cosmogonie d’Hésiode… Les mythes grecs sont pleins d’horreurs et d’atrocités qui ne peuvent laisser l’enfant indifférent, qui le fascinent sans qu’il sache bien pourquoi. Ils racontent explicitement des tabous, des interdits, rappellent des lois fondamentales. Retrouvant un contexte dont certains aspects lui semblent quasi « familiers », sans pour autant se sentir en danger, l’enfant ne se braque plus contre l’apprentissage qu’on lui propose (plus qu’on ne lui oppose). Il peut enfin être en condition de chercher à comprendre, même si le chemin sera long, chaotique et douloureux, car les craintes anciennes pèsent lourdement sur certains enfants plus marqués.
Finalement, l’apprentissage via le mythe favorise l’agrément de l’enfant, même en grande difficulté, dans tous les sens du terme : plaisir, divertissement (contournement) et acceptation.

c) Mythes et formation

Trois figures de la mythologie grecque sont utilisées en formation pour l’accompagnement des stagiaires : comment gérer la distance entre le tuteur et l’apprenant ? Comment être accompagnant sans être intrusif ? Prométhée, Hermès et Epiméthée sont les représentations de trois types de méthode à suivre.


Prométhée - Gustave Mo­reau

Prométhée (étymologiquement « le prévoyant »), symbolise celui qui anticipe l’action, qui réfléchit avant d’agir ou de laisser agir et fournit une « aide directe », au risque de brider l’inventivité, l’audace et la fraîcheur du débutant. « En s’efforçant sans cesse de libérer les hommes de l’oppression divine, Prométhée prive ces derniers de la possibilité d’agir par eux-mêmes, et ainsi d’accroître leur autonomie. » (Recherche et formation n° 50) Offrir le feu qui manque aux hommes, ce n’est pas seulement, dans le mythe, passer outre la décision de Zeus qui le leur avait confisqué, mais aussi s’aliéner l’humanité qui n’a plus, ainsi, d’esprit de conquête. Ce sauveur de l’humanité, pionnier paternaliste, n’est pas sans évoquer certaines grandes familles de la Révolution industrielle, qui ont offert travail, logement, salaire, aide sociale à leurs employés et à leurs familles, jusqu’à les rendre parfaitement dépendants. C’est le cas notamment des Schneider au Creusot, de la famille de Wendel en Lorraine, des Motte-Bossut dans le textile à Roubaix…) « Le mythe de Prométhée illustre davantage une stratégie du don aliénant qu’une stratégie de l’accompagnement à l’émancipation ». (Ibidem).


Hermès bicéphale - Art­ celte - 1er siècle av-J-C

Hermès, alias Mercure, est insaisissable, à l’image du métal qui porte son nom. Vif de corps et d’esprit, (son pétase et ses chevilles ailées l’attestent), voire retors, il aime faire gamberger son entourage : au saut du berceau, il trompe la vigilance de sa mère pour dérober le troupeau de bœufs du dieu Apollon avant de retourner se blottir dans ses langes… Il y gagnera l’estime du dieu et une réputation de ruse et d’inventivité. Aussi distille-t-il l’envie de chercher, de progresser : « Dans son travail d’accompagnateur, Hermès répond souvent de manière oblique, indirecte, analogique, inversée. Cette stratégie ne vise pas à dérouter ceux qu’il accompagne mais à leur permettre de se débrouiller par eux-mêmes ». (Ibidem). Cette position favorise la création, l’esprit d’initiative, mais déconcertera quelqu’un qui a besoin d’être rassuré.

Epiméthée, satellite de Saturne
Épiméthée, satellite de Saturne

Quant à Épiméthée, frère de Prométhée, il est son contraire (« l’imprévoyant ») : il agit sans calcul, au gré de son instinct, voire soumis à ses sentiments. C’est lui qui ouvrira la boîte de Pandore, son épouse, à l’encontre des recommandations de son frère. Or, cet acte spontané incitera les hommes à lutter pour leur survie, les poussera dans leurs retranchements, les amènera à se dépasser. Peu d’accompagnement dans ce cas : le formateur oppose une stratégie du retrait à un stagiaire qui aura la ressource de surmonter ses maladresses et de se remettre en cause ; les autres n’y survivront pas. Pourtant, c’est cette tendance qui semble être suivie depuis quelque temps.
Il va sans dire qu’une situation ne fait pas l’autre, et que toute formation nécessite une adaptation, au mieux une acceptation réciproque. Ces trois représentations stratégiques d’éducation scolaire ou même parentale sont complémentaires : il faut une grande part de psychologie pour les utiliser à bon escient.

d) Valeur morale et laïque

Jean-Pierre Vernant a écrit l’Univers, les Dieux, les Hommes pour laisser une trace des légendes qu’il racontait de vive voix à son petit-fils. Il insiste sur les valeurs qu’il souhaitait lui transmettre ainsi au travers des mythes « pour constituer un bagage de conduites et de savoirs hors-texte : depuis les règles de bienséance, pour le parler et pour l’agir, les bonnes mœurs, … ». Jacqueline de Romilly parait renchérir ainsi : « Le mythe, en effet, prend valeur de leçon humaine précisément parce qu’il se situe dans un monde d’exception, dans un monde grandi et lointain, dans le monde des symboles. » (Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ?, page 197)
Nombre de mythes grecs ont une visée morale, à commencer par ceux qui mettent en garde contre l’hubris, c’est-à-dire l’excès en tout genre : Icare se laisse aller à l’orgueil en voulant approcher le soleil malgré les injonctions de son père ; de même pour Phaéton. Asclépios et Sisyphe ne voulaient rien moins que maîtriser la Mort, ce qui aurait ruiné l’organisation du monde imposée par les Immortels.

Minerve chassant les vices du jardin de la vertu, Mantegna, vers 1500
Minerve chassant les vices du jardin de la vertu, Mantegna, vers 1500

Il ne s’agit plus seulement de transmettre un savoir, un savoir-faire ou un esprit critique, mais encore de véhiculer les valeurs évoquées au travers des superstitions de la mythologie, sans parti pris religieux. Le professeur joue alors un rôle éducatif sans l’afficher, ce qui est primordial. Le Triomphe de la Vertu de Mantegna*** (1499-1502) représente des personnages mythologiques comme Minerve, Vénus, Hercule… pour illustrer nos qualités et nos défauts, entourés d’allégories comme l’Ignorance, l’Avarice et l’Ingratitude. Les dieux gréco-romains n’étaient ni parfaits ni dogmatiques, ce qui favorise l’identification. Un homme du XXIe siècle a besoin d’une certaine culture pour décoder le message du peintre, et c’est cette culture, intemporelle et universelle, forme de "culture durable", que nous nous devons de léguer à nos élèves, qui ont plutôt tendance à l’immédiateté et au zapping, sans recul ni mise en perspective.
Cette approche par le mythe permet même d’aborder de façon simple des notions philosophiques avant l’heure  : la lutte pour le pouvoir et le rôle du chef, les conflits de génération (révolte des Olympiens contre les anciens dieux dans la Gigantomachie) ; la toute puissance de l’argent (légende de Crésus) ; la justice et l’injustice (Oreste dans la malédiction des Atrides)…

- SCIENCES ET ANTIQUITÉ

1. Perspective historique des sciences

Melencolia, Dürer, 1514
Melencolia - Dürer, 1514

En Grèce, globalement du VIIe siècle av. J.C. au Ier siècle après, à partir de Thalès de Milet, on cherche à découvrir et énoncer les lois cohérentes qui pouvaient expliquer le monde. Les règles du discours (logos) que l’on voulait rationnelles engendrent celles du raisonnement et de la pensée logique. Le premier Ptolémée (- 367- 283 av. J.C.) fonda à Alexandrie l’institut de recherches scientifiques nommé le Museon et la grande Bibliothèque.

DOMAINES

SCIENTIFIQUES

DECOUVERTES


 

 

 

 

 

 

 

 

Mathématiques

Thalès

Introduction des bases d’une géométrie nouvelle

Pythagore

Découverte de nombreuses propriétés des nombres ; célèbre théorème dans le triangle rectangle

Hippocrate de Chios

Etude des proportions

 

Euclide

Synthèse des connaissances dans 13 livres (« Les Eléments ») : 6 de géométrie plane, 3 de géométrie dans l’espace et 4 d’arithmétique.

Archimède

Valeur approchée de pi

Calculs d’aires

Eratosthène

Méthode pour trouver les nombres premiers

 

Diophante (IIIè-IVè s. ap J.C.)

« Les Arithmétiques »

 

Hypathie (370-415 ap. J.C.)

Première femme mathématicienne ; commentaires sur les travaux de Diophante 

 

 

 

 

 

 

 

Astronomie

Parménide

Terre sphérique

 

Méton

Cycle lunaire

 

Eudoxe de Cnide

Cadran solaire horizontal

 

Aristarque de Samos

Rotation de la terre sur elle-même et autour du soleil

Mesure des distances de la terre à la lune et au soleil

Eratosthène

Mesure du périmètre de la terre

 

Hipparque

Découverte des équinoxes

 

Ptolémée Claude

(IIè s. ap. J.C.)

Premier catalogue d’étoiles

 

 

 

 

 

Physique

Pythagore

Découvertes en acoustique

 

Zénon d’Elée

Paradoxes du mouvement (« Achille et la tortue »)

Archimède

Hydrostatique

 

Euclide

Optique (puissance visuelle de l’œil et propriétés des miroirs plans)

Héron l’Ancien

Travaux de mécanique et d’optique (1ere loi de réflexion de la lumière)

 

 

 

 

 

Sciences de la Terre

Hérodote

Découverte d’alluvions du Nil

 

Straton de Lampsaque

Description des courants marins

 

Eratosthène

Fluctuation des niveaux de marées

 

Strabon

Observation de fossiles

Relations entre l’homme et son milieu naturel

Pline le Jeune (latin)

Description de l’éruption du Vésuve

 

 

 

 

 

Techniques

Ctésibios

Création d’horloges où des sonneries de trompette indiquent les heures

Archimède

Découverte de la force hydraulique

Diverses inventions : roue dentée ; vis sans fin ; poulie mobile ; théorie du levier…

Héron d’Alexandrie

Turbines à vapeur ; automates

 

 

 

 

 

Médecine

Démocède

Premier médecin grec de renom

 

Hippocrate de Cos

Serment définissant la déontologie de la médecine ; observation clinique du malade ; traité sur l’épilepsie (« La maladie sacrée ») ; théorie des 4 humeurs principales…

Hérophile de Chalcédoine

Opérations délicates et usage d’une plante comme anesthésique : la mandragore

Erasistrate de Céos

Pratique de la dissection humaine ; différenciation des nerfs, artères et veines

 

 

 

Géographie

Pythéas de Marseille

Découverte des Iles britanniques et de la latitude de Marseille

Strabon

Origine et migrations des peuples

 

Pausanias (IIè s. ap J.C.)

Inventaire détaillé des sanctuaires et sites grecs

 

Ptolémée Claude

(IIè s. ap. J.C.)

Auteur d’une géographie qui fait autorité jusqu’au Moyen-âge

Zoologie

Aristote

Première classification des animaux

 



Quadrature du cercle­, Archimède

2. Au carrefour des sciences et de l’antiquité : le cas particulier de l’archéologie

a) L’archéologie au carrefour des sciences humaines :

La démarche archéologique part à la recherche du passé en décryptant un système de signes matériels, les « realia » (vestiges ; écriture ; topographie…). Ils seront autant d’indices de la vie économique, politique, sociale et religieuse d’un peuple. L’archéologie ne consiste pas en la simple découverte de trésors (ce en quoi elle fascine l’enfant qui sommeille en nous), mais en une véritable « enquête », comme les historiai d’Hérodote, auquel on doit le nom de la discipline.


Vergina, capitale de la Mac­édoine antique

Cette recherche du « temps perdu » s’appuie sur l’espace, la manière dont il a été occupé, comment il a été modifié, bâti. Les archéologues sont des historiens voyageurs dans le temps : l’inventaire des sanctuaires et des temples grecs de Pausanias en est l’un des premiers outils, conçu pour les descendants et non seulement dans un but de recensement. On accorde tant de place à l’espace que toute zone fouillée est mesurée, quadrillée ; tout objet découvert peut être positionné dans un plan selon une abscisse et une ordonnée. L’Histoire et la Géographie sont donc mises au jour grâce à l’outil mathématique le plus rigoureux qui soit : la géométrie.
Mais il ne s’agit pas seulement de redécouvrir l’espace du passé, il s’agit d’en appréhender le cœur battant, de comprendre le cœur vivant des hommes. Reconstituer leur vie, mais aussi leurs croyances, leurs raisonnements, leurs comportements individuels et collectifs, voire leur imaginaire ! Nous ne sommes pas loin des recherches de « psychologie historique » qui ont été inaugurées dans le domaine de la Grèce ancienne par Jean-Pierre Vernant (Mythe et Pensée chez les Grecs, publié par François Maspero dès 1965)
C’est ainsi que la mythologie, grâce à l’archéologie, n’est pas seulement un simple livre d’images pour enfants : elle nourrit les hypothèses émises sur les croyances, mais aussi sur le fonctionnement religieux de la société, et même sur son organisation politique, en un temps ou état et religion ne faisaient qu’un. « Le passage de la pensée mythique à la raison » et « la construction progressive de la personne » (Jean-Pierre Vernant, Mythe et Pensée chez les Grecs) font l’objet d’études à la fois mythologiques, politiques, sociologiques, avec pour moyen les fouilles et recherches archéologiques et pour fin une meilleure connaissance de l’Humain, qu’il soit passé ou à venir.

2) L’archéologie au carrefour des sciences et des techniques  :

Les Cahiers de Science et Vie ne dédaignent pas l’antiquité et ont consacré bon nombre de numéros à explorer des sujets aux frontières de la légende : Pompéi, mais aussi La Naissance de la Médecine, l’épopée des Jeux Olympiques, les Héros grecs, La Fondation de Rome, Alexandre le Grand… L’archéologie ne repose pas seulement sur l’image d’Epinal du quadrillage géométrique d’un site et l’épigraphie. Il y a loin des premières grandes fouilles de Pompéi, au début du XVIIIe siècle (celui des Encyclopédistes d’ailleurs), à nos jours : la vie d’un site se prolonge au sein des laboratoires, dépasse l’activité de l’historien, de l’archéologue ou de l’épigraphe ; un documentaire tel que La Guerre de Troie d’Aidan Laverty (BBC, 2004) l’atteste. Les techniques de datation tiennent à la fois de la SVT (analyse de l’environnement ancien : pollens, sédiments…) et de la chimie (analyses de matériaux, datation au carbone 14,…). Les méthodes de prospection géophysiques peuvent être aériennes ou électromagnétiques. L’analyse technologique et informatique des données permet la modélisation numérique des vestiges (photogrammétrie architecturale). L’archéologie antique offre une très large représentativité des techniques scientifiques de pointe.

- SCIENCES ET MYTHES

1. Sciences et création à travers les mythes

a) Théogonie et cosmogonie : l’origine du monde selon les Grecs anciens

Vers le VIIIe siècle avant J.C., les poètes Homère et Hésiode ont chanté la naissance de l’univers et des dieux. Selon les Grecs, du Chaos originel est né le cosmos, c’est-à-dire l’organisation du monde,au sens étymologique du terme. La Terre se libère du Ciel pour donner naissance aux premiers dieux (Titans, Cyclopes et Géants). Viendront ensuite les dieux olympiens, puis les hommes. Ce processus d’individualisation n’est pas sans évoquer la division cellulaire d’un ovule qui, de son entité première, donne naissance à un être complexe. Le mythe est le macrocosme allégorique de la réalité. C’est en cela qu’il est le fondement de toute chose. « Pour les physiciens, l’ordre du monde ne peut avoir surgi, comme par décret, de la décision d’un dieu singulier même souverain. Immanente à la phusis, la grande loi qui règle l’univers devait être présente dès l’origine dans l’élément primordial dont le monde est peu à peu sorti par différenciation. « (Jean-Pierre Vernant, Mythe et Pensée chez les Grecs, page 224)


Dieux Grecs

Dans l’Iliade (XIV), Homère offrait à Zeus et à Océan la mise en ordre du « cosmos ». Hésiode expliquait la stabilité de la terre par l’existence de « racines », Thalès par la présence de l’eau et Anaximène par l’air. « Les éléments de la nature que les penseurs ioniens placent à l’origine du monde, l’air, le feu, la terre, l’eau, sont en fait la transcription « naturaliste » des puissances primordiales de la pensée mythique, dont elle racontait les luttes d’où émergeait l’ordre du monde. Mais c’est précisément cette mise en ordre qui traduit la distance qui sépare théogonies et cosmogonies, d’une part, de la pensée « rationnelle » des Ioniens, d’autre part.  » (Claude Mossé, La Grèce archaïque d’Homère à Eschyle, page 164)
Anaximandre, lui, explique la stabilité de la terre par la géométrie de l’espace : elle est « à égale distance de tous les points qui forment les extrémités du monde » (Jean-Pierre Vernant, Mythe et Pensée chez les Grecs, page 218). Il y a totale symétrie et totale réversibilité de cet univers géocentrique fini. Peu à peu la réflexion s’oriente vers une explication scientifique, même si elle est encore erronée.
Il est bien évident qu’il ne s’agit pas ici de proposer les théories scientifiques présidant à la naissance de l’univers et de l’homme ; mais il est essentiel de montrer comment la pensée s’est peu à peu « rationalisée », d’une part, puis, d’autre part, comment les mythes ont leur logique propre, qui constitue un véritable système de pensée, et non de jolies petites histoires disparates.

b) Les mythes étiologiques de la création

Dans le mythe des quatre âges de l’humanité, après les dieux immortels viennent les hommes, mortels et perfectibles. C’est ainsi qu’apparaît la notion de temporalité. Le mythe permet de se positionner dans l’univers et de dessiner la condition humaine. Déméter, la déesse des moissons, la « terre-mère », est le mythe étiologique par excellence, qui expliquait aux Anciens l’alternance des saisons et le mystère du cycle végétatif : Perséphone doit quitter sa mère et passer la moitié de son temps auprès de son époux Hadès, dans les enfers souterrains. Déméter, esseulée et attristée pendant cette période, ôte à la terre son pouvoir de germination : ce sont l’automne et l’hiver.


Perséphone - Démeter

Phaéton, aux rênes du char du Soleil son père, s’est imprudemment éloigné et approché de la terre : il fait ainsi naître les déserts et les zones froides… Ce sera le schéma de pensée physique ainsi énoncé : « De cette unité primordiale émergent, par ségrégation, des paires d’opposés, chaud et froid, sec et humide, qui vont différencier dans l’espace quatre provinces : le ciel de feu, l’air froid, la terre sèche, la mer humide (…) suivant un cycle infiniment renouvelé, dans les phénomènes météoriques, la succession des saisons, la naissance et la mort de tout ce qui vit, plantes, animaux et hommes. » (Jean-Pierre Vernant, Mythe etPensée chez les Grecs, page 377)
Après l’organisation du temps et de l’espace, viennent les êtres vivants, façonnés dans la glaise par leur créateur Prométhée, selon certaines versions de la légende. Le « Prévoyant » donne à une partie d’entre eux la possibilité d’anticiper, de se projeter dans l’avenir, à son image : ainsi naîtront les hommes, conscients de leur devenir, contrairement au règne animal. C’est Athéna, déesse de la sagesse et des artisans, qui leur insufflera l’anima, le souffle de vie. Quant à Pandore, elle est modelée par Héphaïstos à la demande de Zeus, qui veut limiter la créativité de l’homme prométhéen, détenteur du feu et capable de bouleverser l’ordre du « cosmos ». Il est à noter que ces trois divinités, Prométhée, Athéna et Héphaïstos, représentent la technicité d’une catégorie sociale, celle des artisans, et étaient considérés comme des « démiurges ». Leur culte était particulièrement important dans le quartier athénien du Céramique, celui des potiers, où l’on manipulait les arts du feu. « A l’époque classique, la laïcisation des techniques est chose faite. L’artisan ne met plus en jeu des forces religieuses ; il opère au niveau de la nature, de la phusis. » (Jean-Pierre Vernant, Mythe et Pensée chez les Grecs, page 303)


Héphaïstos

En ce qui concerne Pandore, elle n’est pas donnée aux hommes uniquement dans le but de les punir : depuis que l’abondance spontanée de l’âge d’or n’est plus, c’est elle qui incarne les notions de (re)production, de fécondité. Etymologiquement, son nom signifie « celle qui donne tout » ; anciennement, elle était Anésidora, qui signifie « celle qui fait sortir les présents des profondeurs ». Elle est la terre-mère, une Gaia anthropomorphe mais qui ne peut « autoprocréer » : ainsi naît la notion de couple, d’union. « Le mariage apparait aux yeux des Grecs comme un labour (arotos) dont la femme est le sillon (aroura), l’homme le laboureur (arotèr). » (Jean-Pierre Vernant, Mythe et Pensée chez les Grecs, page 171).
Cette unité familiale est le microcosme d’un ensemble humain plus large, celui des citoyens ; or, la fondation d’une cité débutait traditionnellement par le tracé d’un sillon pour en délimiter le tour, matérialiser l’espace sacré qui serait soumis à une loi commune. (Rome en est l’exemple le plus connu). Cette parenté d’images d’une légende à l’autre obéit à la même logique.

2. Sciences et politique à travers les mythes

a) L’organisation de la cité

La politique (« organisation de la cité » au sens propre) s’appuie à la fois sur la mythologie et la science.
La légende raconte que Didon a fait édifier Carthage dans l’espace circulaire circonscrit par une peau de bœuf découpée en lanières. Effectivement, l’urbanisme oriental partait d’un plan rond (exemple : Darabgird en Iran…) De même, chez les Grecs, le foyer (qui désigne à la fois le feu sacré et le lieu familial) était représenté de façon circulaire,avec en son centre la déesse Hestia, parfois sur un nombril ou omphalos (comme à Delphes), gage de stabilité, d’enracinement. Cet espace clos, privé, féminin, s’opposait à celui du dehors, incarné par l’Hermès dit « quadrangulaire », dieu des carrefours, toujours en mouvement. La déesse Hestia, comme Athéna d’ailleurs, était associée à un type de monument circulaire, la Tholos, seul temple rond de l’architecture religieuse grecque antique.

Tholos de Delphes
Tholos de Delphes

Or, cette notion de cercle a également une valeur militaire, puis politique  : Homère décrit le rassemblement militaire comme étant un cercle où chaque guerrier qui souhaitait prendre la parole s’avançait au centre. C’est une agora (Odyssée, Chant II), un lieu de débat public où chacun est l’égal de l’autre, sur le même plan. « Nous voyons naître une société où le rapport de l’homme avec l’homme est pensé sous la forme d’une relation d’identité, de symétrie, de réversibilité. » (Jean-Pierre Vernant, Mythe et Pensée chez les Grecs, page 211). On tend déjà vers une représentation spatiale de « l’idéal » démocratique. Seulement, autour de cette agora qui ne représente qu’une partie des gens, les seuls citoyens (d’abord une minorité d’aristocrates), la cité manque d’organisation et s’avère souvent labyrinthique, à l’image des palais des civilisations minoennes (Cnossos) et mycéniennes, gouvernés par un pouvoir central.

Plan du Palais de Knossos
Plan du Palais de Knossos

Alors cette cité de type archaïque, encore soumise à un roi en position centrale dominante, va évoluer vers un espace urbain plus étendu, plus égalitaire et plus rationnel sous l’influence d’architectes, géomètres ou astronomes comme Hippodamos de Milet, chargé de reconstruire sa ville. Il introduit la notion de croisement d’axes à angle droit (que les Romains reprendront sous les noms de decumanus et de cardo), de damier. Un astronome, Méton, « essaye de résoudre le problème de la quadrature du cercle. Il prétend tracer le plan d’une ville circulaire dont les rues se coupent à angle droit tout en convergeant également vers le centre. » (sic) (Jean-Pierre Vernant, Mythe et Pensée chez les Grecs, page 212) Le centre, d’abord symbole religieux, est devenu symbole politique, non plus de puissance dominante, mais de dénominateur commun à tous les citoyens. Une véritable réflexion s’instaure pour faire coïncider volonté politique et rationalisation géométrique.
« Si les réformes de Clisthène traduisent avant tout une profonde transformation de l’espace civique, elles mettent en jeu aussi d’autres catégories : l’organisation du temps, les systèmes de numération. » (Jean-Pierre Vernant, Mythe et Pensée chez les Grecs, page 240) Il remplace les quatre tribus territoriales se succédant à l’administration de la cité à dix. Sur cette base de dix (au lieu de douze précédemment), il modèle un nouveau calendrier, civique, s’opposant au calendrier religieux. Sans s’appesantir sur des considérations techniques, on peut affirmer le caractère mathématique, géométrique et géographique des nouveaux cadres politiques que Clisthène cherche à mettre en place.

b) Sciences et pouvoir à travers les mythes

Deux modèles politiques vont longtemps coexister dans l’antiquité : Athènes et Sparte. Jacques Lacarrière, dans Un Jardin pour mémoire, fait un parallèle avec le choix qui s’est imposé à lui et à ses contemporains pendant l’Occupation : « Choisir entre Athènes et Sparte n’était pas à jouer à pile ou face à propos d’histoire grecque, mais choisir entre une démocratie civile et une oligarchie guerrière, entre le citoyen actif et responsable et le sujet passif entièrement corseté par les règlements militaires » (page 68). La continuité historique ne fait pas de doute, et est à rapprocher de l’organisation géographique et civique de la ville, sur laquelle nous ne reviendrons pas, mais aussi sur son rapport à la phusis : l’idéologie spartiate reposait sur l’eugénisme : on précipitait du haut du « rocher des Apothètes » les enfants malformés ou trop chétifs. Il s’agissait déjà de manipuler l’humain à des fins politiques par des moyens « scientifiques  ».
D’autres instruments permettaient d’asseoir le pouvoir en place. Le mythe du Minotaureest très parlant à ce sujet : ce monstre était un moyen pour le roi Minos de faire régner sa puissance par la terreur sur l’ensemble de la mer Egée, et en particulier Athènes, qui devait chaque année sacrifier des jeunes gens et jeunes filles au monstre.La mort du Minotaure tué par Thésée, prince d’Athènes, correspond symboliquement au déclin réel de la brillante civilisation minoenne, dont les origines sont sans doute multiples (catastrophe naturelle, guerres intestines…). Le mythe recouvre ici une réalité politique.

Fresque au taureau, Crète
Fresque au taureau, Crète

Des artistes ont de tout temps contribué à maintenir le pouvoir en place. Au Ve siècle avant J.C., Phidias a joué un rôle important aux côtés de Périclès : architecte et sculpteur, il fait élever le Parthénon, merveille de « géométrie architecturale », en l’honneur de la déesse Athéna, qui donna son nom à la ville selon la légende. Anténor avait déjà joué un rôle voisin auprès de Clisthène.
Mais les rapports entre sciences et pouvoir sont souvent difficiles  : le mythe de Dédale évoque à lui seul soutien, trahison et règlements de compte entre Le roi Minos et ce savant. Il participa à la création du Minotaure, symbole du pouvoir de Minos, mais il dut bâtir le labyrinthe pour contrôler le monstre à la demande de Minos ; or, lorsque Dédale comprit à quoi servait le Minotaure, il fournit le fil à Ariane pour aider le prince Thésée à se débarrasser de la créature. Pour cette trahison, le savant Dédale sera lui-même enfermé dans son édifice. C’est aussi le cas de Palamède, père des nombres selon la légende, de Pythagore, banni de sa ville d’adoption Crotone… C’est la thématique du savant qui rend service au pouvoir et qui devient gênant, de la dissidence, voire du « savant fou ».
De la mythologie grecque à l’actualité, il n’y a qu’un pas…

3. Sciences de la psychê à travers les mythes

a) L’être humain : Psyché

Psyché est la personnification de l’âme humaine partagée entre l’amour divin et l’amour terrestre. Du mot grec psychè (l’âme, au sens païen du terme) est née la racine des mots « psychologie », « psychiatrie », … ces médecines de l’esprit. Une « psyché » est également en français un miroir mobile qui permet de se voir en pied. Car l’héroïne de la légende passe par toute la panoplie des sentiments humains qui l’habitent au gré des événements qui jalonnent sa destinée.
Soumise à la volonté de son père, livrée à la jalousie de ses sœurs et à la vindicte d’Aphrodite/Vénus, travaillée par la solitude, la peur, le doute, la curiosité, l’amour, le regret, le désespoir, elle fera preuve d’abnégation, de persévérance, de courage lors des épreuves qui lui seront imposées par la déesse. De nombreux épisodes de cette légende ont d’ailleurs été repris dans différents contes : Baba-Yaga la sorcière, Cendrillon, Peau d’âne, laBelle et la Bête, voire la Belle au Bois dormant… L’homme ne doit pas chercher à dépasser sa condition en se montrant avide de connaissances qu’il ne peut maîtriser : c’est toute la problématique philosophique de la condition humaine qu’illustre ce mythe d’Eros et Psyché, que les élèves considèrent souvent comme une belle histoire d’amour, de haine et de désir, alors qu’il est le reflet de toute la complexité de l’âme humaine que le XXe siècle commence seulement à « comprendre »…


Éros et Psyché, vitra­il - Château Écouen XV­Ie siècle

b) De la famille à l’entreprise : Œdipe et l’analyse transactionnelle

Du mythe d’Œdipe, on a retenu le fameux « complexe », initié par Freud, qui écrivait à son ami Wilhelm Fliess à propos de la tragédie Œdipe roi de Sophocle : « La légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité. » Ce point d’ancrage de la psychanalyse ne peut néanmoins s’appliquer que dans les sociétés patriarcales et se heurte à quelques détracteurs aujourd’hui. D’autres spécialistes préfèrent insister sur le psychisme déréglé d’Œdipe, dont le nom signifie « pieds enflés » (Il a été « exposé » à un arbre par ses parents qui l’avaient attaché par les pieds après avoir coupé ses tendons). Or les pieds, dans de nombreuses traditions et légendes, représentent l’état de l’âme et son devenir, qui paraissaient déjà bien compromis dès le départ pour le petit Œdipe.
Mais de manière plus générale, le mythe d’Œdipe véhicule par oppositions de nombreuses valeurs qui fondent encore notre structure familiale aujourd’hui  : l’abandon/adoption, le parricide/l’enquête menée pour trouver le coupable et le châtier, l’inceste/le mea culpa final cristallisé dans le personnage d’Antigone, fille d’Œdipe et gardienne de la famille, qui le guidera sur le chemin de l’errance, sans idée de rédemption d’ailleurs. La légitimité du père et du pouvoir, l’absolue recherche de la vérité dans ce secret de famille symbolique font d’Œdipe l’archétype de l’homme en quête du passé et surtout de son identité, comme bon nombre d’amateurs de généalogie aujourd’hui, qui ne se sentent ni totalement coupables ni totalement innocents de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils font.


Œdipe roi, policier

Au-delà de la sphère privée, il faut savoir que les entreprises se sont intéressées aux mythes par le biais de l’analyse transactionnelle, théorie de la personnalité et de la communication fondée par Eric Berne, psychiatre américain, dès les années 50. Cette théorie est utilisée pour un meilleur management en entreprise et une optimisation du développement personnel de chacun au sein d’un groupe. Jacques Moreau, didacticien en analyse transactionnelle, propose une approche par les mythes pour les scénarios de groupe : « Les mythes ne sont pas seulement des vieilles choses qu’on apprend à l’école, ils sont vivants en nous-mêmes. Nous le savons, la vie professionnelle nous permet de rencontrer chaque jour des Oedipe, des Antigone, des Ulysse, mais aussi des Belle au bois dormant, des Don Juan, des Abraham, des Caïn et Abel, des Midas, des Narcisse ou encore des Shéhérazade, des Gilgamesh…


Midas - Walter Crane1­893

Les mythes nous révèlent les fondements de la vie sous ses différentes formes, soulignant les liens entre désir et violence, entre force de vie et force de mort. Ils dévoilent les ressorts cachés de la toute-puissance ou de la toute impuissance et leurs conséquences désastreuses. » (Article consultable sur internet sur le site des formateurs de l’EATSO)

c) L’automate : Sisyphe

Seuls quelques héros sacrilèges, qui ont voulu défier les dieux et remettre en cause l’organisation cosmique par leur hubris, méritent un châtiment parfois éternel, au cœur des enfers, dans le Tartare. Sisyphe et son rocher, les Danaïdes ***et leur tonneau percé effectuent un travail absurde, sans fin, mais surtout à caractère cyclique. L’un a capturé Thanatos (la Mort) et a donc tout simplement enrayé le principe de mortalité ; les autres ont tenté d’échapper à leur destin de mortelles. Ils sont ainsi condamnés à reproduire par leurs gestes éternels l’alternance absolue entre la vie et la mort, principe cyclique qui caractérise les hommes, mortels. Mais ce type de justice somme toute simpliste ne s’avère suffisante que dans un univers où les hommes sont des jouets manipulés par les dieux, prisonniers de leur condition, dont le libre-arbitre n’a pas de raison d’être.


Caricature de Dumas - Tonneau des Danaïdes

Or Michel Serres, dans Statues (Flammarion, 1993), propose une autre interprétation du mythe de Sisyphe : « Voici donc un ensemble qui marche tout seul, le cycle parfait sans décalage, impossible et surnaturel : au seuil des Enfers, dès l’entrée, une horloge mesure l’éternité : la chute de la pierre bat les secondes immobiles. » Effectivement, les Anciens connaissaient les automates, des mécaniciens grecs comme Philon de Byzance (IIe siècle av. J.C.) ou Héron d’Alexandrie (Ier siècle après) et la mesure du temps avec les clepsydres. A l’aide de leviers, de contrepoids, de roues, mais aussi de régulateurs à flotteur ou à poids, on a pu dès l’Antiquité créer des automatismes. Comment ne pas considérer dès lors le côté mécanique du travail de Sisyphe, et non plus seulement son aspect éternel ? Pourquoi les mythes auraient-ils mis en scène de façon symbolique les faiblesses de l’être humain (avec Psyché), les contraintes de l’organisation familiale (avec Œdipe), les dangers de la sauvagerie animale (avec le Minotaure), en négligeant l’idée de « machine », qui appartenait aussi à leur univers ?


Automate, Théâtre d’Héron d’Alexandrie (c­oupe partielle)

4. Un exemple caractéristique : la médecine, d’Asclépios à Hippocrate


a) La légende


Asclépios - Syrie

Asclépios (Esculape romain), fils d’Apollon et d’une mortelle, petit-fils de Zeus, n’est pas à proprement parler un Olympien. Il n’est pas non plus un Titan, même si, comme Prométhée, il a mis sa « science » (au sens étymologique du terme : son « savoir ») au service des hommes en opérant de multiples guérisons, jusqu’à mettre en péril l’ordre des Immortels et le royaume d’Hadès lui-même : il se servait d’une partie du sang de Méduse, offert par Athéna, pour ressusciter les morts ! Pour cette innovation dangereusement révolutionnaire, Zeus le foudroya et il fut divinisé sous la forme de la constellation du Serpentaire, le « porteur de serpents ». Sisyphe, lui, pour avoir voulu dompter la mort, sera condamné au Tartare !
Ce statut particulier de demi-dieu « miraculé » à la naissance, puis déchu, son apothéose finale, son éducation confiée aux bons soins du centaure Chiron, maître de la médecine, firent d’Asclépios un dieu auprès de qui les hommes cherchaient protection et soulagement. De nombreux sanctuaires furent construits en son honneur, notamment celui d’Epidaure, où les pèlerins affluaient de toute la Méditerranée. Il fit même de l’ombre au culte de son père Apollon, dieu vengeur et parfois terrible.


Thanatos - Hypnos - Hermès

Arraché au ventre de sa mère qui allait être consumée sur un bûcher funèbre (punie par Apollon pour lui avoir préféré un mortel), Asclépios est bien le fils de Phébus (« le lumineux »), et en quelque sorte le fils du feu ; or, il sera châtié par le feu de Zeus. De même, la double propriété du sang de Méduse, la Gorgone aux cheveux de serpents, n’est que la représentation légendaire de l’ambivalence fondamentale de la vie et de la mort. Cette ambivalence se retrouve dans la symbolique du serpent***, compagnon du maître de la médecine, dont les mues successives évoquent à chaque fois une renaissance, mais dont le venin peut être un poison mortel. Ces évolutions sont une manière de rationaliser le mythe symbolique originel.
Animal chtonien par excellence, le serpent rattache Asclépios (« la taupe », selon une étymologie controversée) à la terre, terre des sanctuaires - « hôpitaux » où les malades devaient se coucher à même le sol pour entrer en contact avec les serpents (non-venimeux) d’Asclépios, et recevoir en rêve ses prescriptions médicales. Terre sacrée, mais offerte aux mortels malades.

b) De la magie à la médecine

La Médecine (Hygieia) , Gustav Klimt
La Médecine (Hygieia), Gustav Klimt

C’est ainsi que les pouvoirs d’Asclépios, contrairement à ceux d’autres dieux, le rapprochent des hommes. Ses pratiques magiques, d’abord mises en œuvre par des prêtres, deviendront des préceptes médicaux plus scientifiques, rationalisés et théorisés au IVe siècle avant J.C. par Hippocrate de Cos, que l’on disait descendre du dieu lui-même… Les rituels religieux sont devenus peu à peu des protocoles scientifiques. Parfaite illustration « des mythes aux sciences » !
Hippocrate, « père de la médecine occidentale », auquel on attribue traditionnellement le fameux « Serment », toujours en usage aujourd’hui (avec quelques aménagements), prônait l’observation systématique des antécédents, des symptômes, (« autopsie ») et même un examen clinique complet du corps (très proche d’une consultation de nos jours) avant d’énoncer des hypothèses. D’ailleurs, l’expression « faciès hippocratique » désigne encore aujourd’hui la description clinique du visage du mourant.
Il envisageait l’âge, le climat, le régime alimentaire comme autant de facteurs physiques influant sur la santé. La recherche des causes a mis fin aux croyances irraisonnées, superstitieuses. Il refuse de considérer la maladie comme une punition divine ou au contraire un abandon des dieux. D’après Hippocrate, « les maladies ont une cause naturelle et non surnaturelle que l’on peut étudier et comprendre ». Dans De la maladie sacrée, il considère que l’origine de l’épilepsie est à chercher à l’intérieur du corps, et n’est pas liée à une intervention extérieure du divin.
Hippocrate a été le premier à mener une réflexion de fond sur l’organisation du corps humain (avant même que les dissections humaines ne soient pratiquées, à partir du IIIe siècle avant J.C.) et sur la santé en général, qui reposait selon lui sur l’équilibre entre quatre humeurs principales. Ses principes déontologiques et ses connaissances, approfondies par Galien chez les Romains, perdureront jusqu’au temps de Molière !

c) Science et superstition

Mais parallèlement aux sciences, on a longtemps eu recours à des pratiques traditionnelles liées à des croyances (ex-voto…). Et même de nos jours, en France, certaines familles continuent à placer des amulettes autour du cou des bébés pour apaiser les poussées dentaires : colliers d’ambre, voire petits sacs contenant des dents de taupe ! Finalement, la science médicale n’est pas « exacte » et ne peut effacer totalement les croyances ou la prière, car il s’agit d’humain.

- SCIENCES ET ARTS

1. Géométrie et architecture

Phidias (-490 -430) est un sculpteur athénien qui dirigea le chantier de l’acropole, en particulier le Parthénon, en se basant sur l’harmonie et la beauté du rectangle d’or. « Le Parthénon, c’est Phidias qui l’a fait, Phidias le grand sculpteur. Il n’existe rien d’équivalent dans l’architecture de toute la terre et de tous les temps… Le Parthénon apporte des certitudes : l’émotion supérieure, d’ordre mathématique. » (Le Corbusier, Vers une Architecture). Le Parthénon (470 av. J.C.) possède de multiples combinaisons géométriques associant triangles dorés et triangle équilatéral. Le rectangle très allongé du plan (tel que le rapport entre la diagonale et la diagonale de la moitié est le nombre d’or) est appelé « Rectangle Parthénon ».

Rectangle Parthenon
Rectangle Parthénon

Vitruve (Ier siècle) est un architecte romain. Dans son traité De architectura, il tenta de codifier les principes de l’architecture hellénistique (système de proportions) : « De même que dans le corps humain il y a un rapport entre le coude, le pied, la paume de la main et les autres parties, ainsi dans les ouvrages qui ont atteint la perfection, un nombre en particulier fait juger de la grandeur de tout l’œuvre. » (Traduction de Ch. Perrault, 1673) Les dix livres sont une espèce de somme de l’art de construire, envisagé sous le triple rapport du mythe, de la théorie et de la pratique.
Selon Le Corbusier, il y a quatre fondamentaux : le volume, la surface, le plan et les tracés régulateurs. Les tracés régulateurs procèdent de la géométrie du nombre d’or. La droite et le cercle sont les éléments de base de la géométrie des bâtisseurs. Les formes géométriques simples permettent des constructions complexes à la règle et au compas avec un minimum de mesures. L’architecte peut moduler une composition à partir de combinaisons de carrés et de rectangles d’or ainsi que de suites des mesures de phi. Le Corbusier souligne dans l’art le rôle majeur du nombre d’or à l’aide duquel il édifie son célèbre « Modulor » dont il déclare qu’il est « un clavier, un piano, un piano accordé ».

Modulor, Le Corbusier
Modulor, Le Corbusier

2. Le nombre

L’École Pythagoricienne dont la devise est : « Tout est nombre » qui a particulièrement étudié les propriétés des nombres : nombres pairs et impairs, nombres amicaux parfaits, déficients ou abondants, figurés. On peut s’intéresser à des nombres particuliers que l’on rencontre en mathématiques, en astronomie, mais très souvent aussi en architecture, en peinture, biologie, poésie ou musique.
Le nombre d’or des mathématiques (ou « section dorée » ou « divine proportion ») est
(1+√5)/2
Depuis le début du XXe siècle, on le désigne par la lettre grecque φ (phi) première lettre du nom Phidias, architecte grec du Parthénon, bâti à partir d’un rectangle d’or.C’est un nombre irrationnel lié au problème de la division d’un segment de droite en moyenne et extrême raison. Une valeur approchée de ce nombre est 1,618033989. Les premiers textes traitant de ce nombre et de ses propriétés sont écrits par des géomètres grecs (Eléments d’Euclide, 300 av. J .C.) La géométrie d’Euclide donnera lieu à de nombreuses applications pratiques.
Mais il existe aussi le nombre d’or des astronomes, grandeur astronomique découverte au Ve siècle av. J.C. par un savant grec : Méton. Il s’agit d’un cycle lunaire de 19 ans au bout duquel les phases de la lune reviennent aux mêmes dates. Cette période s’appelle « le cycle méton ».
Le nombre π (comme la première lettre du mot grec πέρίμετρη) est le quotient L/d constant (L= longueur du cercle ; d= diamètre du cercle). Archimède démontra que π = 3 + fraction comprise entre 10/70 et 10/71 .(3.1408≤ π ≤3.142 ) La valeur approchée de π est 3,1416. Les nombres π et φ entrent dans la construction de la Pyramide de Chéops.
Le nombre 5 : Au Ve siècle av. J.C., Platon a montré l’existence des 5 polyèdres réguliers convexes. Euclide, Archimède et Apollonius, mathématiciens de l’Antiquité, s’y sont intéressés. Ces 5 corps platoniciens sont : le tétraèdre, le cube (hexaèdre), l’octaèdre, le dodécaèdre et l’isocaèdre. La main a longtemps été une unité de longueur : l’empan. Le pentagone régulier a de nombreuses propriétés : des segments de droite en moyenne et extrême raison (le rapport de la diagonale au côté est égal à φ), des triangles isocèles et rectangles.
√2 et √3 sont des nombres irrationnels associés respectivement aux calculs dans le carré et triangle équilatéral.

- PRÉAMBULE
- SOMMAIRE
- CARTES HEURISTIQUES
- INTRODUCTION
- DEUXIÈME PARTIE : PROJET PÉDAGOGIQUE ET ITINÉRAIRES DIDACTIQUES EN HISTOIRE DES ARTS
- TROISIÈME PARTIE : ANNEXES PRATIQUES
- CONCLUSION
- BIBLIOGRAPHIE