Publié : 26 janvier 2013
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INTRODUCTION

« L’homme au-delà d’un pont ne connaissait plus l’homme. »
Victor Hugo, La Légende des Siècles, 1883.


L’Histoire des Arts, la bien-nommée.

Ce pluriel nous offre une opportunité extraordinaire de réelle transversalité. Certes, des activités transdisciplinaires se pratiquent déjà au sein des Itinéraires De Découverte (IDD) ou de manière plus informelle entre les lettres, l’histoire et les arts. Victor Hugo à lui seul est le modèle tout trouvé pour une approche diversifiée du XIXe siècle. Mais c’est une vision trop simple de la transversalité entre les disciplines, qui ne doit pas toujours reposer sur l’évidence : il nous faut ouvrir des portes pour guider nos élèves, quitte parfois à les forcer un peu. C’est aussi une vision parcellaire de la réalité qui nous entoure, faite aussi de sciences, d’industrie, d’économie… Se contenter de peu conforte nos élèves et leurs parents dans le clivage éternel entre les arts et les sciences, au détriment bien souvent des premiers justement.
C’est pourquoi il faut saisir l’occasion qui nous est offerte d’élargir nos champs disciplinaires. Cet ouvrage s’adresse tout à la fois aux spécialistes de chaque matière, mais aussi aux non-spécialistes et aux étudiants qui trouveront de quoi nourrir leur culture générale. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. A force de cantonner la culture générale aux sphères supérieures des lettres et des arts, elle est négligée, tombée en désuétude, voire méprisée par certains. Or, loin d’être un simple « habillage », elle est à la fois un moyen et une fin.

De l’art du divertissement

C’est là tout le paradoxe : faire de la culture générale sans la nommer, sans théoriser, mais en l’appliquant concrètement à toute la réalité –même quotidienne- lui permettra de (re)vivre. Les élèves auront ainsi une vision plus cohérente du monde, surtout à l’heure où le scolaire leur paraît étriqué, déconnecté de la réalité, stérile parfois. Ils ont soif de découvertes, mais se nourrissent de télévision, de jeux vidéo et d’internet, sans bien en gérer le dosage, ni l’usage. C’est à nous de reprendre la main, de stimuler la curiosité de nos élèves tout en forgeant leur esprit critique. Transmettre « verticalement », avec leurs outils, ce qu’ils ne font qu’effleurer en compagnie de jeunes du même âge. Élargir leur perspective. Rien de nouveau ? Non, si l’on considère qu’une transmission cloisonnée de chaque discipline suffit encore au public d’aujourd’hui, dont nous constatons chaque jour les difficultés à réinvestir les acquis d’une matière à l’autre.
Un projet pluridisciplinaire de classe offre toujours cohérence et motivation à des élèves qui ont besoin d’un objectif à atteindre, autre que la pure « réussite » scolaire. Qu’importe la performance, si l’élève a été stimulé et bien « nourri ». C’est l’art du divertissement : détourner les difficultés décourageantes sans les contourner, prendre des chemins de traverse pour mieux revenir à l’essentiel : savoir lire, écrire, calculer, devenir citoyen d’un monde dont on maîtrise aussi les codes culturels, comme le préconise le cinquième pilier du Socle Commun des compétences.
C’est sans doute pourquoi l’Histoire des Arts ne constitue pas une discipline à part entière dans l’emploi du temps, avec un seul professeur à sa tête. L’élève s’appropriera d’autant mieux connaissances et savoir-faire qu’il se sentira inclus au sein d’un projet collectif.

De l’utilité des mythes

Pour brasser un certain nombre de codes culturels à la sortie des quatre années de collège, il faut envisager des travaux aussi étendus que possible dans le temps et dans l’espace. Comment faire pour que nos élèves n’aient plus l’impression que la chronologie n’existe pas seulement en Histoire, de l’Antiquité à nos jours, sans pour autant les accabler de dates ou de périodes ? Il leur faut prendre conscience de la complexité du monde en leur donnant des clefs simples, c’est-à-dire universelles.

Athena, tetradrachme d'argent, 450 av. J.C.
Athéna, tetradrachme d’argent, 450 av. J.C

C’est en cela que les mythes, tout comme les contes, sont de précieux alliés : hors des lieux et des temps, ils sont exemplaires de tous les pays et de toutes les époques. Ces récits (muthos en grec) sont les embryons de tout. Certains sont étiologiques (aitia, la cause en grec) : ils prétendaient expliquer l’origine d’un phénomène naturel ou d’une coutume que les Anciens ne savaient expliquer autrement (Phaéton qui fait naître involontairement déserts et zones polaires ;Athéna qui donne son nom à la capitale des Grecs ; le mythe de Déméter et le cycle des saisons…) Or, si ces histoires ont perduré jusqu’à nos jours , c’est que leurs sens sont multiples.
D’autres mythes permettent aux hommes de mieux se positionner dans l’univers microscopique et/ou macroscopique en décrivant les différents états de l’âme humaine (Œdipe et la famille ; Psyché et l’amour ; Orphée et les enfers). De nombreuses études –celles de Bruno Bettelheim en tête-, ont prouvé tout ce que les contes avaient de structurant dans la petite enfance. Plus complexes qu’on ne le pense, Perrault les destinait d’ailleurs à un public adulte. Si les exemples cités ici sont issus de sources gréco-romaines, c’est qu’elles sont à l’origine de notre civilisation occidentale . Mais des problématiques semblables sont abordées dans des mythes asiatiques, amérindiens ou encore arabes…

De la modernité des mythes

Le labyrinthe d'Escher
Le labyrinthe d’Escher

Les mythes ne renvoient donc pas uniquement à l’Antiquité, mais ouvrent de larges perspectives sur notre époque (cf. labyrinthe vu par Escher). C’est pourquoi il serait dommage de ne les aborder qu’en classe de sixième, parallèlement à la chronologie adoptée dans les programmes d’Histoire. Une année ne suffit pas à l’étude d’un nombre significatif de mythes, ni surtout à l’approfondissement des valeurs et notions complexes qu’ils véhiculent. De ce fait, seuls les élèves qui ont la possibilité de suivre un enseignement de langue ancienne (latin dès la cinquième ; grec en troisième) ont l’opportunité d’élargir leurs connaissances des mythes, si importantes pour la constitution d’une culture littéraire et artistique facilitant la compréhension des textes classiques à l’approche du Bac (deux ans seulement après le collège !) : lire Phèdre de Racine sans connaître les détails du mythe de Thésée est plus ardu !
Les mythes ne sont pas seulement une imagerie vide de sens  : Persée tuant la Gorgone, Bellérophon la Chimère, Hercule effectuant les Douze Travaux ne sont pas des héros de série B ; il faut comprendre les tenants et les aboutissants de leurs actes, leur sens symbolique.

Thésée et le Minotaure, collection Campana vers 1510
Thésée et le Minotaure, collection Campana vers 1510

La mythologie est en effet riche en enseignements : quand les élèves vont au musée, pourquoi ne pas leur rappeler qui sont les neuf Muses, l’origine du mot « musique », la signification de la muse du poète ? Et d’évoquer les artistes plus « modernes » inspirés par leur compagne : Louis Aragon et Elsa Triolet, Pablo Picasso et Dora Maar (entre autres !), Salvador Dali et Gala, ou même Serge Gainsbourg et Jane Birkin …


Le sarcophage des Mu­ses IIe siècle av-J-C

Mais allons au-delà : le Sarcophage des Muses (Musée du Louvre ; IIe s. av. J.C.) met en scène sur un pied d’égalité des disciplines aussi variées que les sciences humaines (Clio pour l’Histoire), les sciences dites « dures » (Uranie pour l’astronomie), les arts vivants ou d’agrément (danse, comédie, tragédie, musique)et les lettres (éloquence et poésie). Le mot « ars » en latin désigne en effet à la fois la science, le savoir, et la méthode, le moyen. Anciennement, les arts libéraux désignaient toutes les disciplines intellectuelles, qu’elles soient scientifiques ou littéraires. Plus près de nous, le Septième art, celui du cinéma, est aussi une industrie. Chaque discipline possède de multiples facettes qui s’opposent à l’idée même de cloisonnement, d’étiquetage.

De la polyvalence des Anciens

De l’Antiquité à la Renaissance, les savants étaient tout à fait polyvalents. Mathématiciens, physiciens, astronomes, philosophes, écrivains à la fois : tous envisageaient le monde dans sa globalité. Pythagore associait musique et astronomie (« la musique des sphères ») ; Lucrèce pressentira l’atome dans son « De Natura Rerum » (De la nature des choses), genre de "poésie scientifique". Vers l’an Mil, Omar Khayyam fut un brillant poète, astronome et mathématicien persan. Puis à la Renaissance, des humanistes comme Rabelais, Léonard de Vinci ou Dürer s’exercent sur plusieurs fronts. Et puis Descartes… Avec les Encyclopédistes s’opère une première volonté de spécialisation. Plus près de nous, les membres de l’Oulipo utilisent des contraintes de nature arithmétique ou algébrique pour faire naître des structures littéraires nouvelles.
Certes, heureux ceux qui ont de multiples talents ! Mais là n’est pas l’essentiel, qui consiste plutôt à fédérer ces talents pour favoriser la créativité, l’invention. De nos jours, les problèmes de financement, d’ingérence politique, de médiatisation excessive n’aident pas la recherche fondamentale (quel qu’en soit le domaine), mais incitent à la spécialisation, plus vite « rentable ».

De l’éternité des mythes

Par ailleurs, il est à noter que de nombreux savants sont connus du grand public par la légende plus ou moins fondée – mais en tous cas fondatrice !- qui a été brodée autour de leur découverte : le « eurêka » d’Archimède sortant de son bain ; la pomme tombée sur la tête de Newton ; l’Homme Universel de Léonard de Vinci ; le « Et pourtant, elle tourne » d’un Galilée désabusé. On en revient toujours au mythe, ici du moins à la mystification au sens propre du terme, c’est-à-dire à une forme de simplification du complexe par le récit. Le mythe assouvit le penchant de l’homme à vouloir comprendre… et à ne rien vouloir comprendre. De cette recherche de facilité découle, probablement, le sens péjoratif accordé à tort au mot « mystification » : la tromperie.
Voilà pourquoi, sans doute, le mythe recouvre tous les domaines et perdure au-delà de l’histoire, pour ne jamais mourir. Pourquoi des artistes aussi novateurs que Picasso, Klimt ou Chagall se sont-ils emparés des mythes ? Qu’apportent les différentes représentations de Narcisse depuis l’antiquité, en passant par Le Caravage jusqu’à nos jours, chez Dali notamment ?


Narcisse, Le Caravage­ 1598

La Métamorphose de Narcisse, Dali (1937)
La Métamorphose de Narcisse, Dali (1937)

Conclusion : véhiculer des valeurs humanistes

Finalement, l’Histoire des Arts nous propose d’offrir à tous les élèves, et pas seulement à ceux issus d’un milieu familial « porteur » ou à ceux capables d’accumuler options à l’école et activités extrascolaires, une culture générale exigeante mais partagée par tous  : cette discipline fait en effet partie du « tronc commun ». Se repérer culturellement dans le temps et dans l’espace, maîtriser des codes permettant de mieux se construire est le gage d’une meilleure insertion pour beaucoup. L’Histoire des Arts nous arme pour lutter contre l’esthétique « Disney » ou « manga*** » véhiculée rapidement par la mondialisation… et donc l’uniformisation à bon compte.


Apollon et Artémis d­ans l’esthétique man­ga


Éva Prima Pandora, Je­an Cousin 16e siècle

Sensibiliser au patrimoine et à la création, à l’époque où l’image est omniprésente, où la technique numérique s’immisce aussi dans les arts et les lettres, passe par l’éducation du regard. Ne pas subir le monde sans le comprendre, mais y participer, s’y fondre pour mieux l’appréhender. Il est temps de démystifier la culture et les sciences, qui ne doivent pas être l’apanage d’une élite !
"Eva Prima Pandora" de Jean Cousin l’Ancien, sans doute le premier nu de la peinture française (1550), ne peut être compris sans la référence mythologique ; cette œuvre est un exemple parmi d’autres des rapprochements possibles entre les époques, les points de vue (sur la femme ici). Est-il utopique de saisir l’occasion de prôner l’humanisme, source de tolérance, loin des étiquetages ou des catalogues ? Oui, si l’on ne souhaite pas faire l’effort de bâtir des ponts, de briser des clivages. 




- PRÉAMBULE
- SOMMAIRE
- CARTES HEURISTIQUES
- PREMIÈRE PARTIE : MYTHES, SCIENCES ET PÉDAGOGIE
- DEUXIÈME PARTIE : PROJET PÉDAGOGIQUE ET ITINÉRAIRES DIDACTIQUES EN HISTOIRE DES ARTS
- TROISIÈME PARTIE : AUTRES PISTES ET ANNEXES PRATIQUES
- CONCLUSION
- BIBLIOGRAPHIE